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Archive pour mai, 2008

Le délire d’Emilie

Posté : 27 mai, 2008 @ 11:03 dans Nouvelles | 23 commentaires »

Dans le cadre de l’Atelier Ailleurs, j’ai repris pour ce texte l’intégralité de la liste de « matériaux » que Gérard Tillaud, ateliériste d’Ailleurs proposait :
Un riz perdu – Un pain vapeur – Une lentille de l’ Évêque – Un pont du Puy – Un rire d’Emilie -
Une sauce au miel – Un miel de Robert – Un rond de Michel – Un autre moi – Un moi même -
Un entrejambe – Une jambe galbée – Une serre en verre clair – La tête en l’air qui n’en a pas l’air -
Une bleusaille trop vieille – Un poumon trop mou – Un poumon qui dort – Un poumon disparu -
Un souffle revenu – Une vessie ridicule qui hurle – Un pied bétonné qui ne fait rien -
Une calculette sans touche – Une touche de plaisir – Un plaisir sans fin – Une fin.

Le délire d’Emilie

Depuis qu’elle avait commencé ce troublant roman, Emilie avait élu domicile dans un autre monde.
Souvent je l’observais à la dérobée depuis la cuisine où elle ne mettait plus les pieds.
Elle était là sans être présente, assise dans ce vieux bridge au cuir usé. Le salon semblait sortir d’un imaginaire où les mots s’étaient distordus, rendant leur sens incongru pour les étrangers dont je faisais désormais partie.
La première fois qu’elle franchit cette frontière abstraite, je préparais une sauce au miel pour assaisonner un pain vapeur. Je la revois poser son livre et me parler droit dans les yeux.
- Dis, mon chéri ? Un poumon qui dort c’est un poumon disparu ou un poumon trop mou ?
Tout d’abord je restais abasourdi par la teneur de la question, retenant ma respiration dans l’attente d’un éclat de rire espiègle.
Retrouvant le rire d’Emilie et cette fraicheur ravie de m’avoir joué un bon tour mais elle continuait à me fixer.
Mon souffle revenu, je haussais les épaules :
- Pas la moindre idée, pourquoi ?
Mais elle était déjà repartie. J’avais l’impression qu’elle s’adressait à un autre moi, un moi-même différent, retrouvé dans son histoire.
Je retournais dans la cuisine, me sentant aussi inutile qu’une calculette sans touche.
La révélation se produisit le weekend suivant, peu après une nouvelle question excentrique.
Je surveillais la cuisson d’un riz perdu sur lequel je devais verser du miel de Robert, l’apiculteur bio avec lequel j’avais démarré ce projet de livre de recettes à base de miels de nos régions.
Attentif, les yeux rivés sur la casserole je ne l’avais pas entendue arriver.
- Dis, mon chéri ? Tu as déjà pris le pont du Puy ?
Je sursautais et lâchais la cuillère en bois que j’avais à la main.
Emilie était debout dans l’entrebâillement de la porte, sa courte jupe sur ses longues jambes galbées, elle était magnifiquement belle.
En la regardant je revivais les plaisirs sans fin que nous avions partagés durant ces mois d’été et l’entrejambe de mon pantalon commençait à me gêner.
- Alors ? T’as déjà pris le pont du Puy ?
Je me sentais piégé, comme une bleusaille trop vieille alors, pour donner le change et dissimuler mon excitation, je repris cette attitude dont j’usais lorsque j’avais vingt ans, le genre tête en l’air qui n’en a pas l’air. J’en avais fait craquer plus d’une dans ce rôle, même Emilie. Mais ce jour là elle ne broncha pas. Elle soupira et d’un pas chaloupé retourna s’asseoir.
Je restais un moment scotché devant mon fourneau avant de me faire rappeler à l’ordre par une vessie ridicule qui hurlait, prête à exploser. Je fonçais aux toilettes me soulager, pour revenir détendu dans le salon, décidé à obtenir une explication sur ce comportement déboussolant.
Evidemment Emilie n’était plus vissée dans son cher fauteuil, elle était au téléphone sur la terrasse et gesticulait en parlant.
C’est là que j’aperçu le livre posé sur la table basse du salon. Je m’approchais discrètement pour prendre l’ouvrage et le feuilleter.
Sur la couverture, dans un style onirique, un aigle transparent tenait dans sa serre en verre clair un poisson rouge vif. L’effet visuel était étrange, beau et effrayant à la fois.
Je tournais les pages allant de surprise en surprise. Sur chaque feuillet un mot ou une phrase laissait au lecteur une page vierge, sans doute sensée interpeler son subconscient.
« Une lentille de l’Evêque », comment méditer sur quelque chose d’aussi absurde ? Je commençais à comprendre la dérive d’Emilie.
Quelques pages plus loin je tombais sur « un rond de Michel » ou encore « un pied bétonné qui ne fait rien ».
Nous ne connaissions aucun Michel faisant des ronds ni de pieds bétonnés, ce bouquin était du grand n’importe quoi pour reprendre une expression très à la mode. Même le mot « fin » était écrit sur l’avant dernière page, quelle idées saugrenue !
J’allais reposer le pseudo-livre quand j’aperçu Emilie qui me regardait les yeux brillants.
- Dis, mon chéri ? Tu as déjà pris une touche de plaisir ? , dit-elle en éclatant de rire devant mon air idiot. Je me demandais combien de temps tu tiendrais sans jeter un œil sur ce truc débile, presque huit jours, pas mal !
En deux pas elle était sur moi.
- Dis, mon chéri ? Tu as déjà pris une touche de plaisir ? , répéta-t-elle en déboutonnant ma chemise.

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